jeudi 6 février 2014

Au cœur des ténèbres par Stéphane Miquel et Loïc Godart

A – Résumé du livre
«Le soleil disparut, l'ombre s'abattit sur le fleuve, des lumières commencèrent à apparaître le long
du rivage. Le phare de Chapman, juché sur ses trois pattes au-dessus d'un banc de vase, brillait
d'un éclat vif. Des feux de navires se déplaçaient dans la passe – tout un remue-ménage de fanaux
qui montaient et descendaient. Et plus loin à l'ouest, très en amont, l'emplacement de la ville monstrueuse avait laissé sa marque sinistre sur le ciel ; la masse pesante et sombre de tout à l'heure, au soleil, était devenue sous les étoiles une énorme lueur blême. "Ici aussi, dit soudain Marlow, ç'a été un des coins obscurs de la terre."»
Au cœur des ténèbres relate le voyage de Charles Marlow, un jeune officier de la marine marchande britannique, qui remonte le cours d'un fleuve au cœur de l'Afrique noire. Le périple
se présente comme un lent éloignement de la civilisation et de l'humanité vers les aspects les plus sauvages et primitifs de l'homme.

− Source : Site de Gallimard

B – Présentation de la bande dessinée
Entre voyage et critique politique, un livre sombre, terrible, qui vous piquera l’âme !

« J’irai là. », rêve le jeune Charles Marlow en pointant son doigt vers l’Afrique, loin de se douter
qu’il s’y rendrait à l’âge de vingt ans. Missionné par une compagnie de commerce colonial
pour retrouver un certain Kurtz, Marlow s’embarque, plein d’illusions, dans ce voyage au Congo :
une descente aux enfers...

Construit tel un miroir en trois grandes parties – Angleterre/Belgique (l’homme soi-disant
civilisé) ; Afrique (l’homme primitif ) ; Belgique/Angleterre (l’homme tel qu’il est, un mélange des deux) – ce récit est, tout à la fois, une immersion dans l’horreur de la colonisation et une plongée dans l’âme humaine. Comme pour mieux le retranscrire, le dessin évolue : un style ciselé, élégant, lumineux laisse place à un trait déformé, plus rugueux, noir...

Le cœur des ténèbres et le cœur de ce roman tiennent là : une traversée de notre propre condition humaine. Nous avons tous en nous le « J’irai là. » de Marlow, un rêve à poursuivre comme un risque à courir. C’est la question du livre, la question posée aux lecteurs : irez-vous là, dans ce rêve africain qui, à tout moment, menace de devenir cauchemar ?...


104 pages couleurs
Format : 201 x 283 cm
Prix de vente : 17,95 €

Quelques planches...

Disponible sur :




C – Entretien avec Stéphane Miquel et Loïc Godart
Stéphane Miquel
Comment avez-vous décidé d’aborder la construction narrative ?
Et pour quelle(s) raison(s) ?

Le livre charrie trop de thèmes pour pouvoir les explorer tous. Mon envie fut de mettre en rythme,
en visions, en dessin, la musique et les images, essentielles chez Conrad. C’est donc une adaptation
où tout tient à la force du travail de Loïc ! J’ai construit en démolissant… La première mouture marquait une architecture structurée. Le livre était bâti en trois parties. Mon découpage comptait également sept chapitres, soit sept stations le long du fleuve. Puis nous avons décidé de rendre cette architecture invisible. Le récit laisse une longue place au récitatif. Il mélange les différentes voix (parfois jusqu’à oser la confusion), l’obscur comme le sont les paysages et l’horreur traversés.
Mais il reste d’une grande fidélité au roman. On ne s’en défend pas : c’est son but ! Notre adaptation conduit à sa source : le roman de Conrad. La plus grande liberté – non des moindres – concerne
le personnage de Kurtz. Plus Marlow avance vers lui, plus il lui échappe. Et quand il le trouve enfin, Kurtz n’est plus qu’une voix. Celle de Marlow autant que la nôtre. Kurtz est tout le monde et personne. Il est chacun de nous : un miroir de nous-mêmes. Comment sonder en soi la part ténébreuse, et comment y échapper ?


Loïc Godart
Pourquoi avoir choisi d’adapter ce roman ?
Pour deux raisons, deux chocs. Le premier, sensitif, eut lieu durant la lecture du roman.
C’est un flot de vibrations, de couleurs, de formes assez abstraites qui m’ont envahi et m’ont incité
à penser qu’on tenait quelque chose qui pourrait se retranscrire en images et en BD. Le deuxième choc eut lieu alors que nous avions commencé à travailler et m’a tenu jusqu’à la fin de la réalisation de l’album : c’était une forme de nécessité, il devenait primordial de parler de ce qui s’était passé là-bas. Pour moi d’abord, et pour ceux qui liront l’album, afin de mieux cerner les enjeux qui ont cours encore à notre époque.

On note une évolution graphique tout au long du récit,
qu’aviez-vous envie de retranscrire ?

Il y a un thème dans le récit, qui est « de faire la lumière sur... », parvenir à une compréhension des choses qui nous entourent et finalement de soi-même. C’est très personnel, mais je crois qu’il faut descendre profondément au cœur des choses et au fond de soi, voir le mal en face pour pouvoir
s’en guérir... Ici, il en va de même quand les pages se noircissent au fil de l’album. C’est cette descente, sans complaisance, dans la noirceur de l’âme humaine qui doit nous apporter la lumière.