jeudi 15 avril 2010

Interview de Cromwell et Catmalou pour soleilprod.com

À l’occasion de la sortie en librairie de leur superbe adaptation du Dernier des Mohicans (coll. Noctambule), suivons Cromwell et Catmalou sur la piste des indiens des Forêts...

Pouvez-nous en dire davantage sur votre lien à l'œuvre originale de Cooper ?

Cromwell : Le choix de ce titre était une évidence, même si je n’en avais pas encore conscience quand Clotilde Vu (ndrl : Directrice Éditoriale de la collection Noctambule) m’a consulté, il y a de ça quelques années. Elle souhaitait mon aide pour la future maquette de sa collection. Plus je l’entendais décrire son projet, plus j’étais séduit par son approche : la liberté laissée aux auteurs, le choix du format… Et lorsqu’elle a mentionné, parmi d’autres titres qu’elle espérait adapter,
Le Dernier des Mohicans, le déclic s’est opéré et je me suis entendu lui répondre instinctivement : « Celui-ci, il est pour moi ! ».

Catmalou : Cromwell m'a demandé si je voulais travailler avec lui sur cette adaptation. Je savais qu'entre écrire de la prose et écrire un scénario de bande dessinée, ce n'était pas le même travail. Et quand je lui ai dit oui, j'ai pensé que j'étais folle à lier parce que je ne connaissais rien du livre ni de l'écriture de scénario. J'avais une trouille bleue, mais j'avais dit oui et je ne voulais pas revenir sur ma décision tellement je le trouvais gonflé de me faire confiance sur un tel projet.


Comment vous êtes-vous comportés vis-à-vis de l'œuvre originale ?

Cromwell : J’avais un peu peur de m’attaquer à l’écriture du scénario. Je savais que si je suivais le roman à la lettre, 120 pages ne seraient pas suffisantes, et très franchement, réaliser une adaptation littérale ne m’intéressait pas. J’avais beaucoup apprécié le film de Michael Mann (Le Dernier des Mohicans, 1992) mais là encore je souhaitais me détacher de cette interprétation pour livrer une version personnelle, largement inspirée de mes souvenirs d’enfance, du temps où j’allais dévorer les aventures de Bas de Cuir* sur ma petite île en Sologne.
Je me prenais alors pour un Indien et « j’empruntais » aux pêcheurs et chasseurs du coin leurs embarcations pour m’isoler et lire avidemment les chefs-d’œuvre de Cooper.
Par ailleurs, je souhaitais laisser la part belle à l’improvisation dans cet album, ne pas le figer.

* La saga de Bas de Cuir de James Fenimore Cooper, qu'il écrit entre 1823 et 1841, est composée de cinq romans : Les Pionniers, Le Dernier des Mohicans, La Prairie, Le Lac Ontario et Le Tueur de Daims.

Catmalou : Je n'avais jamais lu les romans de Cooper. Je connaissais l'histoire du Dernier des Mohicans dans les grandes lignes, et Cromwell me parlait souvent de Bas de Cuir et de ses souvenirs liés à la lecture des aventures de ce personnage. J'ai donc lu le texte original et j'ai plongé dans cette histoire en me laissant porter par ce récit complexe et riche. J'ai très vite compris ce qui avait marqué Cromwell dans ce qui en émane, mais les souvenirs qu'il avait étaient les siens.
Il fallait que je me fasse ma propre histoire de cette lecture pour pouvoir discuter avec lui de ce projet. Je me suis laissée happer et me suis entièrement immergée dans la fiction en faisant abstraction de toute interprétation ou adaptation déjà réalisée. Il a fallu ensuite que je fasse le travail inverse : sortir de l'œuvre pour comprendre la relecture que Cromwell souhaitait en faire.


Cette immersion en pleine guerre des 7 ans (1756-1763, conflit majeur sur le sol américain opposant la France à l’Angleterre), vous a-t-elle demandé un travail de documentation particulier ?

Cromwell : J’ai effectivement eu recours à la documentation, je m’en abreuvais quotidiennement pour me plonger dans l’époque, pour trouver l’attitude d’un de mes personnages…
Par exemple, pour la scène de taverne au cours de laquelle Magua s’engage à accompagner les filles du colonel Munro jusqu’au Fort William Henry - scène qui n’existe pas dans le roman de Cooper - , je souhaitais recréer l’ambiance particulière de ces lieux : représenter les bougeoirs, les chopes, les fenêtres d’époque tout en utilisant le parler adéquat. J’ai rassemblé un grand nombre de visuels mais également des textes extrêmement pertinents, comme des témoignages de soldats sur la façon dont les hommes étaient engagés en Angleterre.
Je me suis également référé aux photos que j’avais prises au Québec, quelques mois auparavant.
Là-bas, on trouve encore cette fameuse forêt dense, épaisse et sauvage que je souhaitais représenter.

Catmalou : J'ai lu surtout les recherches que Cromwell faisait et lu certains documents historiques. Ca m'a permis effectivement de bien comprendre les enjeux qui se tramaient sur ce territoire, à cette époque et c'était important pour notre récit. Mais au regard de ce qu'a pu ingurgiter Cromwell - qui s'est presque sur-nourri de documentation - , on peut dire que je ne me suis quasiment pas documentée. Peut-être parce que j'avais du mal à sortir de l'histoire et de la fiction... que ce qui m'intéressait, c'était surtout les personnages et pas tellement les intérêts des Couronnes ennemies.


Aviez-vous une affection spécifique pour ce pan de l'Histoire américaine ?

Catmalou : Non, pas vraiment. Pas précisément sur ce pan de l'Histoire américaine. Mes connaissances restaient très généralistes sur le conflit franco-anglais, les colonies et le sort des colons, les Indiens et les alliances... c'est assez complexe et j'ai trouvé ça passionnant.

Cromwell : Mon intérêt premier va aux Indiens des Forêts (par opposition aux Indiens des Plaines). Mais il est vrai, qu’en lisant Cooper, je me suis pris d’affection pour cette période qui signifiait, à la fois, début de la liberté pour certains et fin d’un monde pour d’autres. C’est humainement très intéressant car cette notion de liberté avait encore un sens… Nettement plus que dans notre société actuelle.


Quelles sont vos principales sources d'inspiration picturales ? Comment ont-elles influé sur votre travail ?

Cromwell : J’avais envie de peindre de façon très énergique et spontanée tout en parvenant à rendre palpables les longues descriptions de Cooper.
Certains peintres de l’Hudson River School (NDR : mouvement artistique américain du XIXe siècle influencé par le romantisme), dont Thomas Cole, avaient en leur temps, représenté des scènes du Dernier des Mohicans. Travailler à la manière de ces paysagistes, adeptes des grands espaces américains, convenait à mon souhait de moderniser le roman en utilisant la lumière.
Plus concrètement, je prépare d’abord les fonds sur tous types de supports (papiers encollés, carnets…). En suivant mon inspiration du moment, je crée directement de la matière avec un pinceau, une brosse à dents et j’enduis le tout. Ensuite, sans croquis ni crayonné, j’attaque mes fonds en peignant directement ce que j’ai en tête.


Comment avez-vous entretenu, tout au long du récit, ce rythme dynamique et haletant ?

Cromwell : Je me souviens que lors de la lecture du roman, j’étais constamment essoufflé, voire épuisé. Je voulais absolument procurer cette sensation au lecteur.

Catmalou : Cromwell m'avait demandé dans un premier temps de ne garder que la quintessence du roman... Il voulait que le récit soit haletant, comme une course ininterrompue. Le récit de Cooper est très lent... J'ai donc extrait ce qui me semblait être cette quintessence en supprimant tout ce qui ralentissait le récit : la plupart des descriptions, les grands discours politiques, philosophiques et religieux...
Je gardais les dialogues que je trouvais intéressants et les articulations d'une scène à l'autre. Cette partie-là n'a pas été la plus compliquée - sauf pour la fin du roman où Cooper va de rebondissement en rebondissement avec parfois des situations très cocasses presque humoristiques. J'avais gardé ces scènes parce que je les trouvais très drôles, tout en sachant que cela ne correspondait pas du tout à l'ambiance que Cromwell voulait. Mais en attendant de trouver comment construire la fin du récit, je gardais ça sous le coude.


Quels ont été les choix narratifs pour parvenir à cet effet ?

Catmalou : Dans les premiers essais d'écriture j'allais assez naturellement vers l'écriture de Cooper. J'avais du mal à me décoller du style, du roman. Je pense que je ne comprenais pas, au départ, où Cromwell voulait en venir, surtout parce que je ne savais pas lui poser les bonnes questions. Le déclic s'est fait sur la scène des colons (Joshua) qu'il fallait inventer et pour laquelle je ne pouvais pas m'appuyer sur Cooper.
Cromwell me poussait à aller vers mon écriture, une écriture concise et sans détour. Il me livrait ses intentions et me laissait libre d'écrire. L'idée qui ne me quittait jamais était que les personnages étaient sans cesse en sursis, qu'ils luttaient pour leur survie.
J'essayais de courir avec eux, d'éviter toutes les fioritures, d'être dans le mouvement ou dans l'écrit pour accompagner le mouvement de l'image qui allait naître et que je n'avais pas encore vu. C'était possible parce que nous avons énormément échangé avec Cromwell, jusqu'à ce que nous nous comprenions parfaitement.


Comment avez-vous procédé aux coupes ou aux ajouts dans le récit de Cooper ?

Catmalou : Nous avons fait disparaître le maître de chant qui est dans le roman de Cooper.
La Pelade qui le remplace est le contre-pied de ce personnage puisqu'elle est beaucoup moins politiquement correcte ! Ca ressemblait plus à Cromwell de mettre des sacs à puces dans son livre que des chanteurs de psaumes.
Quant à Langlade, il a réellement participé à la bataille du Fort William Henry aux côtés des Français. Il avait la particularité d'être métis et de lever des armées de mercenaires sanguinaires. Il vient, par sa présence, dans le récit appuyer les faits historiques mais il fait partie des personnalités peu citées dans l'Histoire parce que leur rôle n'a pas été des plus glorieux.

Cromwell : J’ai également souhaité intégrer des personnages faisant appel directement à mon vécu. Ainsi, la scène suggérée de l’enfant violoniste dont l’archet tremble, provient directement de mon expérience du violoncelle.


De nombreuses citations d'auteurs contemporains amorcent les différents chapitres de cet album : comment ont-elles été sélectionnés ?

Catmalou : Cromwell a eu l’idée de garder le principe que Cooper avait de mettre en exergue des citations d'auteurs anglais ou américains, Shakespeare étant celui qu'il cite le plus. Cromwell souhaitait que je choisisse des auteurs de littérature noire, ce qui était en lien étroit avec une littérature que j'affectionne particulièrement, mais surtout, parce que cela appuyait l'ambiance sombre du récit.
Je ne savais pas trop par où commencer, ni quel auteur choisir ? Ce travail me semblait titanesque. Une fois encore, Cromwell m'a amené sur mon terrain en piochant dans ma bibliothèque des romans dont je lui avais parlé parce que je les aimais.
Il a sélectionné les deux premières citations (Cul de Sac et Je m'appelle Reviens) et je me suis lancée. J'ai replongé dans cette littérature que j'avais un peu mise de côté et je me suis tournée vers des auteurs et des titres qui m'avaient marqué.
Je suis allée aussi vers des auteurs que je ne connaissais pas et j'ai découvert d'autres écrivains incroyables : Edward Abbey, Pete Fromm, Craig Johnson, Abigail Padgett...
Au gré de ces lectures, j'ai pioché des phrases qui correspondaient à chaque contexte que les chapitres des Mohicans affichaient.
Je n'ai rien choisi au hasard, c’est-à-dire que toutes les citations correspondent à des passages bien précis des livres dont elles sont issues. Et ces passages font écho, dans ce qu'ils disent, à l'histoire d'un personnage du Dernier des Mohicans, à une situation, un sentiment, un état d'esprit. J'ai tiré les fils qui existaient entre ces romans et le roman de Cooper.
Ensuite, j'ai fait le choix de sortir du roman noir en proposant d'autres auteurs de littérature. J'ai soumis cela à Cromwell, et au regard des citations que je lui proposais, c'est devenu évident.
Je crois que je l'ai convaincu avec la citation tirée de La théorie des nuages de Stéphane Audeguy pour le chapitre de Joshua et celle de Claude Chambard, La montée des Couardes, pour la scène finale. Plus généralement, je soumettais à Cromwell chaque citation en lui expliquant, non pas le lien avec le chapitre que cela concernait, mais ce qui se passait dans la scène du roman d'où j'avais tiré la ou les phrases.


Était-ce une façon d'actualiser le récit de Cooper ?

Catmalou : C'est en tout cas une manière de signifier les liens qui existent entre les genres, la littérature, la bande dessinée, la poésie, le roman noir... Le cloisonnement n'existe que pour "organiser" - le syndrome de l'étiquette qui rassure parce que l'on peut nommer les choses par un
nom - , mais qu'il ne correspond finalement à aucune réalité de lecteur. Le récit de Cooper est encore très actuel. L’intention était de proposer une lecture, une interprétation de ce roman, nourrie, enrichie par nos propres parcours de lecteur à tous deux, qui, de prime abord, peuvent paraître bien différents, mais finissent par se rejoindre dans cette adaptation du Dernier des Mohicans.


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